La mondialisation du crime et du mépris
- Une injustice localisée est une menace à la justice universelle!
- Martin Luther King Jr.
Toute personne avisée politiquement ne se surprendra pas de constater que la nouvelle phase de domination occidentale sur le monde - certains la nomment mondialisation - a été installée dans les années 1980 par les idéologues de la droite néolibérale tels Ronald Reagan, Margaret Thatcher et, dans une moindre mesure, Brian Mulroney.
La structure de domination
Toute personne avisée économiquement comprendra que cette mondialisation - ou intégration des marchés - avait et a pour but ultime de satisfaire la grande bourgeoisie transnationale et un capitalisme d’expansion cherchant à réduire ses coûts de production, à augmenter ses profits et à se soustraire à des lois plus contraignantes en Occident, disait-elle, en matière de lois du travail, d’environnement et de redistribution de la richesse (la fameuse social-démocratie).
Cette tendance, initiée et défendue par les plénipotentiaires susnommés dans sa phase la plus achevée à ce jour, a permis à de nombreuses entreprises de transférer une partie importante de leur production vers le Tiers-monde, là où l’exploitation des ressources (humaines, matérielles et naturelles) peut se faire sans entraves légales.
Coca-Cola fait partie de ces entreprises. Sous le faux prétexte d’une concurrence internationale féroce, l’embouteilleur d’eau gazeuse colorée d’Atlanta, en Georgie étasunienne, la compagnie exploite plusieurs divisions dans le monde dont en Colombie qui, incidemment, est l’allié le plus important des États-Unis en Amérique Latine sous la présidence de Juan Manu
el Santos, le président de la droite darwinienne et dauphin de l’ancien président Uribe.
Avant d’aller plus loin, il est important de noter qu’historiquement, les gouvernements alliés aux États-Unis en Amérique du Sud (et ailleurs dans le Tiers-monde) étaient (et sont encore aujourd’hui) des dictatures sanglantes appuyées par une armée et une police politique reconnue pour sa violence arbitraire, une grande bourgeoisie profiteuse ainsi qu’une masse soumise, disponible à l’exploitation et nombreuse.
Tel est le portrait global qu’on peut tracer de cette mondialisation. En fait, elle n’a pas beaucoup évolué depuis 500 ans. Depuis en fait «l’exploration européenne» du XVème siècle, l’objectif a toujours été de mettre le monde et ses ressources au service du mode et du niveau de vie des Occidentaux. Rien de nouveau sous le soleil.
Objectif: détruire le syndicalisme colombien
Ceci étant dit, les auteurs montréalais Germàn Gutiérrez et Carmen Garcia (auteurs du film sur la vie de Pierre Falardeau) ont eu vent des méthodes de Coca-Cola en Colombie et en ont fait un documentaire percutant: L’affaire Coca-Cola.
Ce qu’ils ont trouvé donne froid dans le dos: depuis 1986, plus de 4 000 syndicalistes ont été assassinés dans ce pays; depuis 2002 on dénombre quelque 470 assassinats de syndicaux dont plus d’une dizaine à l’usine de Coca-Cola de Bogota. De ces nombres, seuls cinq crimes ont été portés à l’attention des tribunaux colombiens.
Évidemment, Coca-Cola n’est pas la seule entreprise pointée du doigt à avoir commandité tous ces crimes. Plusieurs compagnies telles Dole, Drummond Company ltd., identifiées dans le film, sont également accusées de payer des paramilitaires afin de «décourager» les employés de se syndiquer.
Pourquoi, direz-vous? Les exploiter financièrement sans qu’ils aient les moyens de se défendre, s’organiser et revendiquer des conditions de travail dignes et humaines est le socle sur lequel leur présence dans ces contrées se justifie. Avec la protection tacite d’un État colombien anti-syndicat et pro-étasunien.
La résistance s’organise
Heureusement pour les syndicalistes colombiens de Coca-Cola, les avocats étasuniens Terry Collingsworth et Daniel Kovalik ainsi que l’activiste de Corporate Campaign Ray Rogers décident d’organiser la résistance au géant

de la canette qui fait roter.
Si le premier est reconnu mondialement pour défendre les droits humains et syndicaux, le second travaille pour la United Steelworkers (USW) basée à Pittsburgh, en Pennsylvanie étasunienne.
Ensemble, ils dépoussièrent une vieille loi étasunienne de 200 ans - la Alien Tort Claims Act - qui stipule qu’un tribunal de première instance peut recevoir une cause d’un étranger accusant un citoyen - ou une corporation - étasunien pour un crime commis hors des frontières nationales. Autrement dit, si un crime est commis par un Étasunien là où la justice ne peut être rendue, le Alien Tort Claims Act peut être invoqué. Ce qu’ils font ici avec un certain succès d’ailleurs.
Ils prennent donc contact avec un dirigeant du syndicat Sinaltrainal à Bogota et tentent de ramasser les preuves afin de forcer les dirigeants de Coke à admettre les pratiques et négocier des indemnités importantes aux familles impliquées.
Ce dirigeant, dont le nom ne sera jamais nommé, indique avoir été l’objet de deux tentatives d’assassinat, une tentative d’enlèvement de ses trois enfants, une autre de sa femme ainsi qu’une dizaine de procès intentés par Coke «sous des motifs ridicules,» disait-il devant la caméra. Tout cela parce qu’il veut syndiquer les employés et leur offrir des conditions de vie au travail décentes...et sécuritaires.
Parmi les preuves présentées à la cour se trouve Francisco Ramirez. Pour ce dirigeant colombien ayant 16 ans d’expérience syndicale, il est anormal d’assister, impuissant, à l’assassinat de 10 de ses compagnons par une méthode largement utilisée en Colombie: des paramilitaires qui arrivent sur le terrain de la compagnie, demande le nom d’une personne pour ensuite mettre fin à ses jours sans aucune forme de procès.
La réaction de Coca-Cola
Le troisième mousquetaire - Ray Rogers - arrive ensuite dans le portrait afin de rendre publiques les actions de Coca-Cola en lançant la campagne «Stop Killer Coke». Dans la rue, les universités et à la rencontre annuelle des actionnaires de la compagnie, Rogers s’évertue à déboulonner l’image proprette que Coca-Cola tente d’imposer à l’opinion publique (pour le bénéfice de ses actionnaires et clients, bien entendu).
Trois scènes stigmatisent la confrontation. La première implique des étudiants darwiniens qui évoquent Adam Smith et sa main invisible pour justifier les actions de Coca-Cola. La seconde est l’affrontement entre Ray Rogers et le PDG de Coca-Cola, Neville Isdell, lequel gagne, en passant, plus de un million de dollars... par mois! Rogers cite le leader syndical Isidro Gil qui a refusé, lui, de renoncer au syndicat ainsi qu’à une baisse de salaire de 380$ à 130$... par mois. Résultat: il a été assassiné.
«Le problème, dit Rogers, est la présence des paramilitaires dans l’usine de Coca-Cola à Bogota lors des «négociations. Pourraient-ils être dans l’usine à intimider les employés s’ils n’avaient pas reçu le mandat de Coca-Cola pour la diriger????
Réponse d’Isdell: Coca-Cola, après enquête (sic!), confirme la version du parquet colombien sur l’innocence de Coca-Cola. En baissant les yeux vers le sol et en ne fournissant aucune preuve quant à ses prétentions, Isdell précise que Coca-Cola ne peut être tenu responsable des actes de ses franchisés étrangers. Ah oui! Et l’image sacro-sainte de la corporation Coca-Cola, elle? Et toute cette énergie consacrée à étouffer l’affaire par les relations publiques et le contentieux?
Autre tentative de diversion du géant des bulles est la récupération mensongère du BIT (Bureau international du travail). Isdell affirme que le BIT doit mener une enquête (entre 2006-2009, lors du tournage du film). Mercelle Castro, du BIT pour l’Amérique du Sud, nie qu’une enquête ait été commandée sur les pratiques de Coca-Cola quant à l’assassinat massif de dirigeants syndicats en Colombie. Isdell a même le culot de contredire Castro devant les actionnaires (peut-être à cause de son nom de famille...).
Cas unique?
Les auteurs du documentaire, pour s’offrir un regard objectif et plus large sur cette problématique qu’est la mondialisation néolibérale du monde, vont voir ailleurs si cette réalité peut être appliquée ou reproduite.
Encore une fois, ils réalisent que la «méthode» est facilement exportable dans les pays pauvres et soumis. Guatemala, Inde où Coca-Cola vide et pollue les réserves d’eau, privant ainsi les agriculteurs d’une ressource essentielle à la production de nourriture de base, Mexique, Turquie, Soudan sont d’autres pays aux prises avec des problèmes similaires et des gouvernements totalement inféodés (corrompus par les transnationales ou menacés par les chacals US) à l’empire de l’oncle Sam.
Au Guatemala, notamment, l’avocat local Enrique Torres, dit que 8 dirigeants syndicaux travaillant pour Coca-Cola ont été assassinés au pays dans les années 1970. Ils étaient, au moment de rejoindre la communauté des anges, dans leur camion aux couleurs rouge et blanc et/ou dans l’usine d’embouteillage. Jamais la compagnie n’a offert de dédommagements à la famille pour ces crimes syndicaux.
Les seuls à profiter de cette manne semblent être, outre les dirigeants et actionnaires de la compagnie, les cabinets d’avocats engagés par l’embouteilleur d’Atlanta. Si le PDG de Coca-Cola gagne 6260$/l’heure, les avocats engagés dans cette lutte à la négation de ses responsabilités peuvent engranger, annuellement, entre 3 et 4 millions de beaux dollars chacun. Une bonne raison d’étirer la cause At vitam aeternam!
Quant aux livreurs colombiens de Coca-Cola, et bien ils gagnent un dollar de l’heure pour 15 heures de travail par jour, doivent payer les assurances, tous les frais, leur uniforme, les pertes et les vols survenus durant le travail, etc.
Et si vous voulez savoir ce que Coca-Cola a offert aux familles des disparus, sachez que le mépris de leur statut d’étrangers ne vaut que quelques milliers de dollars pour chacune des victimes... Ce que les dirigeants syndicaux actuels ont refusé, naturellement. La dignité humaine n’a pas de prix!
Bande annonce du film, par ailleurs disponible dans tous les bons clubs vidéo ainsi qu’à l’ONF:

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