Le bagarreur à mains nues
Tranquillement, le vieil homme s’est avancé et a pris place sur un banc dans la première rangée. Patiemment, il a attendu que tous les autres invités, connus et anonymes, prennent place dans l’église afin de rendre hommage à ce redoutable militant, récemment décédé après un long cancer.
À la fin de la cérémonie, le vieil homme se leva et se permis d’applaudir avec toute l’énergie et la reconnaissance que le moment exigeait. Ensuite, il quitta en même temps que le cercueil du défunt.
Cet homme, venu rendre un dernier hommage au cinéaste et militant pour l’indépendance du Québec Pierre Falardeau, est nul autre que l’ancien premier ministre du Québec nommé Jacques Parizeau.
Cette scène, la dernière du film-hommage consacré à la vie, à l’oeuvre et à l’homme qu’a été le natif de Saint-Henri, à Montréal, résume en elle-même toute l’importance accordée au combat de cet homme passionné et entier quant à l’avenir du Québec et de son indépendance.
Réalisé par les mêmes auteurs du documentaire-choc L’Affaire Coca-cola, German Gutierrez et Carmen Garcia, le film peut se résumer par ceci: un bagarreur à mains nues!
En effet, le film est un portrait posthume de l’homme que fût Pierre Falardeau. Articulé mais vulgaire, fécond mais grossier, Falardeau n’a jamais caché son passé populaire ou ses origines modestes.
Au contraire, cette personnalité fortement teintée de violence verbale était un trait fondamental de sa culture et de ses origines. Cette authenticité râpeuse et souvent violente, d’ailleurs, a souvent occulté la pertinence historique de son combat pour l’indépendance.
Et lui a fait plusieurs ennemis que le film ne manque pas de souligner. Derechef les fédéralistes lors du décès de Claude Ryan. S’il avait raison sur le fond - c’est-à-dire sur l’orgie démesurée de louanges médiatiques et politiques pour un homme dont la carrière fût tout sauf remarquable et novatrice - l’ami Pierre ne s’est pas gêné pour le vilipender généreusement.
Ce tempérament bouillant, doublé d’une connaissance de l’histoire québécoise digne d’un exégète, se reflète dans sa nature de bagarreur, laquelle l’empêchait de renoncer à la dénonciation de l’état d’asservissement à l’intérieur duquel le Québec se trouve toujours aujourd’hui (plus que jamais).
Que ce soit pour faire financer ses films historiques (15 février 1839, Octobre) ou de fiction (Elvis Gratton I, II et III, Le Party, le Steak), sa ténacité et son courage face à ce qu’il considérait être du néocolonialisme canadien primaire, sautent aux yeux lorsque défilent les images et les mots du cinéaste décédé.
Les tentatives de censure du fédéral (il ne faut pas voir le narratif historique et politique dissident), les attaques superficielles et mal cadrées de journalistes tels Denise Bombardier et Paul Arcand, les attaques vicieuses de René-Daniel Dubois et de l’ineffable Jacques Godbout n’ont jamais altéré sa passion ou ses convictions pour le cinéma et l’indépendance du Québec.
Outre les interventions personnalisées de sa conjointe Manon Leriche, de l’ex-felquiste Francis Simard et de son ami d’enfance Julien Poulin, le point marquant du film demeure l’extrait de l’émission-culte Bouillon de culture. Animée par le très allumé Bernard Pivot, cette émission fût présentée au Québec dans les années 1990 et mettait en scène quelques unes des personnalités littéraires (réelles et auto-proclamées) dont Lise Bissonnette alors au Devoir, René-Daniel Dubois, Jacques Godbout et quelques autres.
Après avoir fait preuve d’un mépris primaire pour Falardeau, Godbout se fait littéralement humilier par Pivot lui-même qui lit le texte refusé par Godbout à l’Actualité.
Ce dernier, incapable de répondre à Pivot alors que celui-ci décide de lire une partie du texte en question, se fait intimer de répondre sur le talent de Falardeau en ondes.
Autre moment fort de l’émission est la prise de bec entre Bissonnette (qui défend Falardeau) et René-Daniel Dubois (qui le méprise à l’évidence) sur la question de la censure.
Pour une rare fois, on sent Falardeau heureux de se faire défendre par deux véritables pointures intellectuelles. Des gens cultivés, ouverts et réellement au fait du langage falardien et de sa fécondité profonde. Au-delà de la forme et au-delà de la vulgarité.
Parce que telle fût la vie et la contribution de cet homme concernant notre avenir collectif: être capable de secouer nos puces, de nous mettre le nez dans notre caca et de ne pas avoir peur de le nommer sans filtre.
Et ça, il n’est pas toujours facile d’accepter cette aliénation historique d’un peuple soumis et malheureusement trop souvent fier de l’être...

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